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Assem Salam, Disparition d’une Figure Majeure de l’Architecture et de l’Urbanisme au Liban

Architecture

Assem Salam, né en 1924, est décédé le 5 novembre 2012 à Beyrouth. La presse libanaise consacre quelques articles à ce triste événement (notamment Al Akhbar English), mais sans se hisser à la hauteur du défunt. J’ai eu la chance de rencontrer A. Salam à diverses reprises durant ma thèse, lorsque je travaillais à l’IFPO Beyrouth.

Cet article à été initialement publié sur le site web de la revue RUMOR (rumor.hypotheses.org) le Samedi 11 Novembre 2012, écrit par Eric Verdeil.

Assem Salam chez lui, photo par Jens Schwarz (c) pour GéoMagazine 2010
Il était en effet très accessible et recevait facilement les chercheurs. S’il n’aimait pas employer le français en public, il le parlait pourtant très bien. Je l’avais brièvement revu tout récemment, en juillet 2012, lors de l’atelier consacré au projet Waad de reconstruction de la banlieue-sud de Beyrouth.
Opposant ce dernier à l’opération Solidere dans le centre-ville de Beyrouth, il avait mis en avant les réussites d’une reconstruction qui a permis en quelques années de faire revenir les habitants de son quartier sur leurs lieux de vie. A. Salam s’était en effet engagé de toutes ses forces contre Solidere, et plus largement la politique urbaine de Rafic Hariri à Beyrouth et au Liban, notamment à cause de leurs impacts sociaux, environnementaux et patrimoniaux, sans parler du problème de l’expropriation qu’il considérait comme anticonstitutionnelle malgré les jugements rendus.
C’est dans ce contexte qu’il avait été élu, en 1996, Président de l’Ordre des ingénieurs et architectes de Beyrouth. Régulièrement sollicité sur les problèmes d’urbanisme au Liban, il répondait avec vivacité pour souligner les carences de la gestion publique comme la lutte contre les abus, par ex. dans cet entretien suivant le drame de l’immeuble Fassouh à Achrafieh. Si cet aspect de son engagement urbain et politique est bien connu, d’autres épisodes méritent également d’être évoqués.
Neveu de Saeb Salam, principal za’im de Beyrouth jusqu’à la guerre civile, Assem Salam est resté en marge de la politique politicienne libanaise jusqu’à la reconstruction. Même alors, il ne s’est pas lancé dans la joute électorale même s’il a participé, au début des années 2000, à une éphémère tentative de construction d’un parti politique transcommunautaire avec Habib Sadek, ancien leader communiste et Nassib Lahoud, homme politique maronite, le Mouvement du Renouveau Démocratique (voir l’hommage de Michel Hajji Georgiou dans l’Orient-Le Jour).

La mosquée Khachoogi (image A. Trad, NY Architectural League)
A. Salam a fait ses études d’architecture en Angleterre à l’Université de Cambridge, dont il sort diplômé en 1950. Son activité professionnelle a été marquée par la construction de plusieurs bâtiments remarquables, notamment des bâtiments administratifs comme le Sérail de Saida, le ministère du Tourisme à Sanayeh face à la Banque du Liban à Beyrouth, ou encore la mosquée Khachoogi face au Bois des Pins à Beyrouth (voir pour plus de détail ce texte d’André Trad pour la New York Architectural League, ainsi que le Beyrouth de Jad Tabet et al., dans la collection Portrait de ville de l’Institut français d’architecture (Tabet et al., 2001).
Son style témoigne d’une recherche de synthèse entre une expression moderne, utilisant le béton et des motifs et des formes issues de la tradition islamique, synthèse qu’illustre notamment le traitement des arcs dans son travail. Il a théorisé son approche dans diverses conférences, notamment une intervention au Cénacle libanais en 1957, dont Marwan Ghandour (2002) a fourni une intéressante analyse.
Il contribua, avec Raymond Ghosn, à l’émergence de l’enseignement de l’architecture à l’Université américaine de Beyrouth, et compta parmi ses élèves Jad Tabet. Il participa également dans cette institution à un projet de cursus en urbanisme que la guerre interrompit. En parallèle, Assem Salam s’est également investi dans la préservation du patrimoine architectural libanais, notamment en créant l’APSAD (association de protection des sites et anciennes demeures).
Il habitait une de ces somptueuses demeures beyrouthines, survivante de l’ancienne splendeur qui se donnait à voir autrefois dans les quartiers de Sursock, du Patriarcat où il résidait, ou encore de Zoqaq al-Blatt ou de Qantari, emblèmes d’un mode de vie et d’une structure sociale dont il était un des derniers représentants.

Projet pour la rénovation de Ghalghoul, dans le centre ville commercial de Beyrouth. Assem Salam et Pierre el-Khoury, 1964, pour le CEGPVB.
 Lors de l’arrivée de Fouad Chehab au pouvoir, dont il soutenait les orientations en faveur de l’aménagement du territoire et d’une prise en main de l’urbanisme de la capitale, il fut nommé membre du conseil de la planification, où il siègera avec Henri Eddé ou Joseph Naggear, ainsi qu’au Conseil supérieur de l’urbanisme où il resta jusqu’en 1986. Il supervisa ainsi les nombreux projets lancés à cette époque, même si plusieurs d’entre eux restèrent inachevés, comme il l’écrivit dans un texte paru en 1970 qui constitue un bilan utile du chéhabisme urbanistique (Salam, 1970). Cette expérience constitue justement l’un des principaux ressorts de son opposition aux projets haririens de l’après-guerre civile (Beyhum, Salam, Tabet, 1993; Salam 1998). Il fut aussi l’auteur de certains projets d’urbanisme, notamment pour la zone de Ghalghoul dans le centre-ville. Faisant son autocritique, il reconnaissait bien volontiers, dans les années 1990, que sur cette question, à cette époque, les options qu’il préconisait n’allait pas dans le sens de la conservation (Verdeil 2010).
La guerre civile le toucha durement, puisque son bureau, et donc ses archives, brula par trois fois (voir son témoignage). En 1977, il joua un rôle très important auprès de la municipalité de Beyrouth, en participant au conseil des experts qui supervisait le premier projet de reconstruction du centre-ville, en développant l’esquisse fournie par l’APUR. J’ai pu montrer dans ma thèse (chapitre 9) les tensions dont témoigne ce projet entre la nécessaire modernisation de ce quartier, impliquant des destructions et une densification, et la protection du patrimoine. Je m’étais particulièrement entretenu avec Assem Salam de ce point, notamment à propos des percées prévues dans ce plan. Dans les années 1980, il fut consulté sur les développements que OGER Liban entendait apporter au projet de la municipalité et il exprima un avis très critique. Durant cette période, il fut l’un des membres du Board du CDR.
Son engagement des années 1990 contre Solidere et sa très longue expérience professionnelle, ainsi que son rayonnement international (il fut notamment le président de l’Association des architectes arabes), lui valait une très large reconnaissance et un très grand respect de ses pairs. Avec Assem Salam, c’est une époque qui finit de disparaître mais aussi une conception du Liban, entre fidélité au passé et volonté exigeante et intègre pour le futur.
Dans ce reportage de la TV Al Jadeed diffusé à l’occasion de ses funérailles, on peut voir quelques extraits d’entretiens avec lui (en arabe). L’architecte Raif Fayad, que l’on peut également compter parmi ses héritiers, évoque différents aspects de sa carrière. On y aperçoit également la mosquée Khachooggi où lui fut rendu le dernier hommage.
RÉFÉRENCES
Beyhum N., Salam A., Tabet J. (éd.), 1993, Beyrouth: construire l’avenir, reconstruire le passé?, (Dossiers de l’Urban Research Institute édités avec le support de la Ford Foundation). Beyrouth, Urban Research Institute, 332 p.
Ghandour M., 2002, Instituting Exclusiveness: Modern Lebanese Architects and their Society, in Architecture, Culture and the Chanllenges of Globalization, 2002 ACSA Conference, Havana, Cuba, ACSA, p. 363-367.
Salam A., 1970, Town Planning Problems in Beirut and its Outskirts, in Beirut, Crossroads of Cultures, Beyrouth, Librairie du Liban, p. 109-119.
Salam A., 1998, The Role of Government in Shapping the Urban Environment, in Rowe P.G., Sarkis H. (éd.), Projecting Beirut: Episodes in the Construction and Reconstruction of a Modern City, New York, Munich, Prestel, p. 122-134.
Tabet J., Ghorayeb M., Huybrechts E., Verdeil E., 2001, Beyrouth, (Portrait de ville). [Paris], Institut français d’architecture, 64 p.
Trad A., 2005, The Legacy of Modern Architecture in Beirut, 1950-1975, in Wordview. Perspectives on Architecture and Urbanism From Around the Globe, < http://www.worldviewcities.org/beirut/legacy.html >
Verdeil E., 2002, Une ville et ses urbanistes : Beyrouth en reconstruction, Thèse de doctorat, Université Panthéon-Sorbonne (Paris), 646 p. < http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00003919/ >
Verdeil É., 2010, Beyrouth et ses urbanistes. Une ville en plans (1946-1975), Presses de l’IFPO. Beyrouth, 393 p. < http://www.ifporient.org/node/839 >

 

For more information

 
URL rumor.hypotheses.org/2905
 

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