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C’est inconfortable, mais « C’est du Design! »

Subject: Design
 
Author: Joseph El Hourany
 

« La mécanisation ne s’arrête pas aux portes de nos demeures. Mais là comme partout le phénomène doit être domestiqué. C’est à l’homme de le subjuguer et de se protéger contre les périls qu’il recèle. Fruit du seul esprit humain, il est plus redoutable que les phénomènes naturels. Difficile à contrôler, il prend facilement possession de l’esprit de son créateur. Or ce sont les besoins humains, aujourd’hui, qui nous intéressent, davantage que l’esprit d’invention. Nous nous savons capables d’inventer n’importe quoi, mais l’état actuel de notre civilisation montre que nous ne savons pas maîtriser nos inventions et leur donner leur juste place dans la dignité de notre vie. » Siegfried Giedion

Il est venu une époque où « logique » en art signifie échec. Cette dévolution problématique et esthétique semble être passée dernièrement dans l’univers de l’architecture et de la stylique : la question du « confort » semble évacuée du design pour céder la place aux autres dimensions d’originalité, de marchandisation ou tout simplement pour satisfaire le critère « être design »! Plus près de nous, le design s’éloigne trop souvent d’un critère pourtant fondamental, celui du confort. Occultant dans beaucoup de cas la dimension humaine, le design actuellement se confond avec ses multiplicités culturelles, économiques, politiques, technologiques, industrielles, sociales et historiques. Face à cette multiplicité, le thème du confort remonte à la surface donnant au design des apparences trompeuses ainsi que des simplifications outrancières. L’expression slogan utilisée pour aplanir de telles ambiguïtés est souvent « C’est du design! », comme on dirait « C’est du Picasso! ». Aveu d’une grave incompréhension, ce slogan s’applique maladroitement à tout objet de l’esthétique épurée, à l’absurdité visuelle, à une histoire un peu compliquée dont on ne comprend pas toujours le message. À ses débuts, le design n’est considéré comme avancée sociale que pour un public éclairé de spécialistes. Aujourd’hui, ce public éclairé est remplacé par un public WWW qui se veut branché. Loin de satisfaire les simples lois de commodité, plus une idée est utilisée, plus elle devient accessible au plus grand nombre. Les inventions continuelles de nouvelles formes et de nouveaux usages ont changé nos modes de vie et nos anciennes perceptions du bien-être pour accorder plus de « noblesse à tous ces objets qui peuplent notre culture matérielle ». Entre besoin et envie, la limite est parfois floue. Il faut souligner que le design est aussi un objet de désir et les formes des objets qu’il produit sont étudiées pour nous séduire.

Notre idée de confort ne peut pas non plus échapper à l’émergence envahissante des nouvelles technologies numériques. Leurs implications sont devenues indispensables dans la gestion de notre temps et de notre espace. En appelant par exemple la société « American Airlines », tout le processus d’information et de réservation se fait à travers un opérateur machinique ; avant de procéder avec cet opérateur, le répondeur automatique nous avertit qu’un tarif supplémentaire de 5 $ s’ajoutera à notre facture si on désire parler avec un opérateur humain ! La notion de confort dans cette équation est d’ordre économique, qu’on obtienne ou non satisfaction en s’informant directement auprès de la personne en question. Transposées au design, les nouvelles technologies accordent peu d’importance au confort vu qu’il est – scientifiquement parlant - difficilement paramétrable. Il est si difficile d’expliquer le confort et carrément impossible de le mesurer. Ses attributs visibles ou invisibles, indispensables, muets, ne peuvent être jamais objet de concrétisation directe par les conceptions assistées par ordinateur. Les adjonctions personnelles à cette assistance informatique sont toujours équivoques.
Illustrations des chaises de gauche à droite :
En haut : G. Rietveld - ZIg Zag, G. Rietveld - blue et rouge, Gileen Gray, India Mahdavi, Charles et Ray Eames
En bas : Gianluigi Landoni, Greg Lynn – Ravioli, Charles Mackintosh, Christian Ghion
Prenons l’exemple de l’atelier de recherche et de design collaboratif EZCT; cet atelier a adopté le calcul réseautique en grilles tridimensionnelles pour produire une série de systèmes de meubles et d'autres prototypes à petite échelle. Ils utilisent des algorithmes génétiques en association avec des technologies industrielles automatisées pour des productions postindustrielles machiniques. Omettant toute notion de confort humain, leurs objets s’affichent partout dans les magazines traitant du design et de technologie. Les critères d’évaluations sont basés sur le seul apport scientifique alors que s’asseoir confortablement sur une de leurs chaises nommées « Model T1-M » est tout simplement impossible ! Générée en 2004 suite à 86,000 évaluations structurelles inextricables, cette chaise constitue un exemple incontournable dans le domaine de l’intelligence artificielle. Dernièrement, son existence a bien été consacrée dans les encyclopédies et les livres de référence dans le monde du mobilier et des meubles sans jamais faire l’objet d’une tentative résidentielle. Quant aux créateurs, Ils soutiennent que ces « connaissances fermes » qui alimentent une « usine machinique » sont peut-être une forme suprême de production socio-économique, transformant non seulement l'évolution de la conception en tant que telle, mais les communautés qui produisent et qui éventuellement utiliseront ces produits. Substituant la créativité humaine par un génie programmable créateur, la chaise « Model T1-M » et sa série conservent de la notion « confort » le fait qu’elle s’appelle encore « chaise ». Toutefois, les chaises de G. Rietveld et de E. Gray ne sont pas meilleures dans cette optique de confort. Ayant fortement marqué l’histoire de l’art et du design, ces chaises ne doivent leur acceptation que sur une base esthétique et comme traduction innovatrice du mouvement De Stijl et ne tiennent en aucun cas compte de l’ergonomie. Pour simplifier, le substantif ergonomie qualifie des objets dont la conception a été plus ou moins marquée par les relations anatomiques et les données anthropométriques. Tout calcul fait, c’est enfin un paramètre de confort. Depuis deux siècles déjà, les sièges ont cessé d’être simplement l’expression d’un rituel ou de l’étiquette pour devenir une source de détente ; avec le design et certaines tendances artistiques, on parle d’évaluation esthétique rétinienne.
Par contre, la recherche sur le confort en design, sur un confort toujours adapté à la réalité qu’elle soit morphologique ou psychosociologique, reste l’un des moteurs les plus efficaces de l’innovation. L’homme a besoin de créer pour exister. La créativité constitue une certaine forme de confort nécessaire à sa survie. Les « blobs », les bulles, et bien d’autres formes sans nom ont, depuis une quinzaine d’années, envahi la scène de design. Cette nouvelle vague stylistique possédant une plasticité organique et fluide adhère plus intimement aux recommandations du corps et de son confort. Or, réaliser ces formes tient toujours de la gageure. Les problèmes de faisabilité les condamnent dans certains cas à la marginalité. « L’actuelle renaissance des formes à courbure variable n’échappe pas à ce constat » confirmait G. Lynn. Leur pouvoir de séduction n’a pas encore suffi à convaincre les industriels et les fabricants des composants. Pourtant c’est bien sur les chaînes de production et sur leur avenir numérique que se jouera le sort des formes non standard. Entre la pureté des formes de design actualisées par l’outil informatique et la spontanéité créatrice du trait de crayon cherchant le confort dans l’objet recherché, surgit une volonté issue du bon sens de dépasser le mensonge mystificateur « c’est du design » par « c’est du confort ».

 

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