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Architecture pathétique : le cas de Dubaï

Subject: Architecture
 
Author: Joseph El Hourany
 

«Il existe bien des objets bâtis qui ne relèvent aucunement de l’architecture, puisque précisément, ils ne sont l’objet d’aucune conception architecturale».

(Jac Fol)

Les bâtiments sont supposés montrer la manière dont il faut les utiliser. Dans la plupart des cas, il est souhaitable que l’extérieur de l’ouvrage indique au visiteur où se trouve l’entrée. Il y a erreur de conception lorsque, dans un hall d’entrée d’un immeuble ou d’un centre commercial, les visiteurs à la recherche d’un ascenseur se trouvent immanquablement dans la salle des chaudières! Une incidence pareille arrive fréquemment dans les toutes nouvelles constructions à Dubaï, parfois d’une façon dramatique. Conventionnellement, lorsque deux cages d’escalier ont la même fonction et conduisent au même endroit, il est utile de les dessiner symétriquement, c’est-à-dire de façon interchangeable. Le principe le plus vénérable dans l’histoire de composition en design ou en architecture, sous-entendu la symétrie, se trouve altéré et incroyablement mal interprété comme jamais dans l’histoire des civilisations! Avant d’y foncer dans cette analyse critique, il est à clarifier que l’homme façonne rarement un instrument ou une production en négligeant son aspect formel, sauf à Dubaï; là-bas la forme passe en premier, rien d’autre en second.
Si on part des principes architecturaux de base, un bâtiment bien conçu doit établir une correspondance structurelle entre propriétés visuelles et caractéristiques fonctionnelles. Une similitude de fonction doit se refléter dans une similitude de forme; une différence de fonction dans une différence de forme. Dans notre cas de l’oasis flottant sur le réservoir mondial de pétrole, les principes s’inversent. L’image d’un bâtiment, sensée a priori guider le regard, ne fait que le perdre! Désormais, ce principe de correspondance entre fonction et forme s’avère schizophrène dans ce carrefour urbain. Les murs rideaux (vitrés) cachent dans la plupart des cas des murs aveugles! Autrement dit, le vitrage extérieur des nouvelles érections architecturales à Dubaï couvre des murs sans ouvertures; la cause est beaucoup plus psychologique que technique. En effet, il s’agit d’une pure volonté de copier, en apparence seulement, le modèle occidental. Ce dernier est originellement développé pour optimiser la collecte de la lumière solaire dans des pays qui quêtent inlassablement et intelligemment cette source naturelle rare chez eux. Au milieu du désert, une quête pareille en cas de vraies ouvertures rationnelles à la dimension reflétée à l’extérieur risque de cuire et griller vivant ses habitants. Que dire si le système d’air-conditionnée, qui occupe dans certain cas 35% du volume totale de l’immeuble, tombe en panne? Dans la mentalité néo-pharaonienne du gaz et du mazout, accueillir pour impressionner – jamais pour travailler – au dernier étage d’un gratte-ciel se fait au détriment de la rationalité, de la logique et de tous les acquis de l’histoire de l’architecture!
D’habitude, les formes variées des constructions dans un paysage urbain contribuent à établir une sorte de langage dont les différents vocables seraient les différents types de structures. A Dubaï, malgré la diversification, le langage est unique : une exaltation démesurée de la richesse matérielle et de la pauvreté intellectuelle. Conséquemment, un hôtel ou un cinéma ressemblent à une caserne de pompier ou même à une résidence privée d’un certain Sheikh et/ou prince! Dans certains cas, on observe des tentatives architecturales allégées à plusieurs traditions, sauf la leur, qui s’expriment dans un mélange incohérent de styles néo-classique avec du néo-gothique et du néo-roman-hindou, sans jamais oublier le mur rideau, parfois reportée à la façade arrière ou celle du mitoyen. Chacune de ces données configure sur une longue liste à cocher afin de satisfaire sa majesté, son excellence ou sa primauté : infiniment d’arcades de préférable de tous les styles - afin de ne rien omettre, frontons, chapiteaux, voutes, et coupoles dans un cadre de stainless-slteel, de dorures, de kitch et de collage ornemental inapproprié. Ces tendances hybrides rendent plus critiquables encore ces exemples d’architecture résidentielle ou publique qui arrivent à mal traduire la dignité voulue et la dévotion riche dans les idiomes des XVe et XVIe siècles. L’individualisme ou le «néo-pharaonisme» qui régit la société arabe du golf préfère mettre l’accent sur les «noms propres», c’est-à-dire souligner le caractère pathétique unique et distinctif des bâtiments particuliers par rapport à leurs voisins. On peut dès lors déclarer que toute pensée individualiste et hybride aspire dans le cas des Émirats à la consternation de la qualité architecturale, à des exceptions minimes. La même critique s’impose devant les irrationalités fascinantes d’une nouvelle ville du désert où une planification ornementale farfelue est contrecarrée par des efforts contradictoires. A cela s’ajoute les actions antagonistes des décideurs, où le surplus de fonds et les revirements d’opinion interfèrent avec les idées premières, et où les décisions tributaires des nomades modifient ce que les star-architectes – convoquées pour leurs grandes expertises – ont planifié.
 

 

Le symbolisme des arts, dont l’architecture est l’exemple le plus important, ne pourrait avoir un tel impact, ne pourrait nous émouvoir si profondément et suivre aux changements des conventions culturelles, s’il ne puisait sa source dans les expériences humaines les plus fortes, les plus universelles. Cette énoncée de Rudolf Arnheim ne doit pas être confondu avec l’expérience instinctive, ou soi-disant humaine, des gérant immobiliers - ex nomades - du désert. Des pistes de ski au centre du désert à capacité thermogène de congélation équivalente à l’énergie nécessaire pour alimenter en courant le 1/10 du continent africain, un «Wall Street» de tours interminables dans une oasis nullement construite, des îles artificiels en forme des continents, des arbres ou de leurs portraits obtus, des tours dansantes ou tournantes sans contenu. Si l’étagement en escalier des tours-sanctuaires Sikhara en Inde correspond aux étapes de la via purgativa que suit le yogi dans son ascension vers la rédemption finale du Nirvana, ou celles de Manhattan qui montent en hauteur par manque de terrains encore exploitables, ceux de Dubaï cherchent des records sots dans le fameux «Guinness Book»! Échoués à percer dans aucun domaine culturel, historique ou social, les maîtres des puits de l’«or noir» ont vu dans ce livre kitch leur rêve ultime. Des méga concours de sottises sous prétexte imaginaire d’un remède économique post-pétrolier. Omettant les indispensables dimensions humaines et écologiques d’un défi planétaire ensanglanté, jamais des ressources potentielles et démesurées pareilles ont été mal exploitées de la sorte dans toute l’histoire de l’humanité! Autre que ceux naturelles, les ressources les plus puissantes du symbolisme spontané en architecture sont aussi piétinées et balayées avec le sable du désert…
«Il y a cent ans, Las Vegas était créée, une ville en toc, pour le spectacle et le fun, où l’on ne vit que pour le travail ou la dépense et qu’on fuit dès que possible. L’essayiste Bruce Bégout l’a nommé : la Zéropolis». Dubaï que nous façonne les princes du désert arabe, sans doute, diffère de Las Vegas par ce double aspect au moins : il s’agit bien d’y vivre, sans espoir de la quitter à jamais, et le cadre architectural spectaculaire qu’elle offre qui, faute de ravir, a le gout granuleux ou sablonneux du désert sèche qui néanmoins console par sa sobriété ultime de la laideur architecturale ou de la banalité urbaine ambiante. Comme transposé de Paul Ardenne, pas une «zéropolis» donc, mais pire!

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