ArchiLeb

 

Articles

 

L’Architecture Contemporaine au Liban : Panorama Critique

Subject: Architecture
 
Author: Joseph El Hourany
 

« Nous le savions; mais nous ne nous doutions pas à quel point cette malpropreté, cette malhonnêteté de la ville étaient immense, étaient odieuses. L’avion a vu. L’avion accuse. Nous avons maintenant par lui, la preuve enregistrée par la plaque photographique, qu’il faut à tout prix sauver les villes […] »

Le Corbusier, Sur les Quatre Routes, « La route d’air », 1941.
 
Peut-être, finalement, nous sommes nous habitués à ce que les jugements architecturaux et urbains sortent, dans la plupart du temps au Liban, de ceux dont le pouvoir sociopolitique s’hérite héréditairement. Peut être, avons-nous accepté le fait qu’il y ait deux Liban : l’un branché à l’occident et l’autre imbibé d’arabisme. Un arabisme qui, lui aussi, souffre de schizophrénies confuses. Quant à l’identité recherchée, cette dernière cherche elle-même à s’identifier parfois à la politique, tantôt à la géographie et le plus souvent à la confession ! Parler d’une géographie architecturale dans un pays de 10milles Km carré semble bizarre a priori à l’échelle de la théorie conventionnelle. Une contextualité qui se justifie a posteriori une fois les aspects historiques inextricables du « pays des cèdres » s’expliquent. Plus qu’une histoire d’architecture, ce que l’on trouve ici est une histoire d’appartenances et de problèmes.
Traversons rapidement l’architecture traditionnelle (1880-1920) et celle coloniale (1920-1940), ces typologies ont eu amplement leur crédit analytique ainsi que les adulations poétiques et stéréotypes nécessaires. Malgré tout cela, ces discours rhétoriques n’ont réussi à sensibiliser ni les responsables ni leurs propriétaires pour protéger cette part de notre héritage historique et culturel. Le peu qui en reste souffre des spéculations foncières et des promoteurs de mobilier. Même les monuments classés par le gouvernement, moins que deux mille bâtisses à Beyrouth jusqu’aux années 1980, il n’en reste que deux centaines ! Mais ce serait ne pas apercevoir que ce qui se joue aujourd’hui est moins un effacement du patrimoine qu’une re-catégorisation systémique de toutes nos valeurs culturelles ainsi que de notre mémoire collective.
Une autre catégorie architecturale s’identifie juste après, peu connue au grand public, celle des années 1950 jusqu’aux années 1970. À l’exception d’une élite portant une culture architecturale pointue, une valorisation à ce niveau semble pratiquement difficile. Un projet de sensibilisation exige une identification des particularités individuelles des concepteurs influencés dans la plupart des cas par un modèle culturel ou artistique occidentale de cette époque. Une sensibilisation qui échappe à toute intention gouvernementale et académique. Maladroitement confuse avec les constructions hybrides de post-guerre, cette catégorie architecturale importante souffre d’un manque de plage historique appropriée pour la contenir ; voire la marquer.
Durant la guerre (1974-1989), l’architecture au Liban perd sa boussole théorique et esthétique. Tous les critères s’égarent aux préjudices des régulations législatives et éthiques. Une simple observation comptera des abus au niveau des matériaux, des modes de construction, d’économie de la production, d’insertion dans le site, de l’usage, des lois, de l’aspect formel, de la signification, et d’autres. Il paraît plus intéressant de tenter d’appréhender le problème dans sa globalité et non d’un point de vue partiel, dans la mesure où le chaos architectural et urbain résultant de cette guerre tient à des problématiques multidimensionnelles irréductibles. L’impossibilité d’en donner une définition qui n’oscille pas tragiquement entre art, ingénierie et technique l’atteste. Pour cela il faut explorer les dichotomies formelles et typologiques en fonction de chaque région ; voire de chaque cartier. L’immensité des irrégularités semble inabordable par les outils de travail – pratique et théorique – familiers. Toutefois, en ce qui concerne la pensée architecturale au Liban durant la guerre, le lien avec tout ce qui est régulateur n’existe pas. En tant qu’activité intellectuelle, il est à rappeler que l’architecture est indispensablement liée au contexte socioculturel dans lequel elle est produite, à l’imaginaire social de son époque, aux développements de la pensée qui lui est contemporaine. Les changements démographiques que les régions libanaises ont subis dans un intervalle de vingt-cinq ans échappent à toute logique ou dynamique repérable. À l’échelle du territoire, les séquelles majeures de la guerre sont plutôt de nature urbaine qu’architecturale. Les plus saillantes sont les agressions terribles des crêtes de montagnes, la perte des plaines et des espaces verts et surtout les altérations du littoral maritime ; une dimension naturelle totalement assaillie et rendue irrécupérable.
Le discours de reconstruction d’après guerre possède, comme l’histoire de cette guerre, plusieurs versions. Une qui satisfait à la culture orientale et/ou occidentale, une autre qui satisfait à la culture arabo-islamique ; aucune n’entreprend la mémoire collective comme litige fondamentale. Ayant parfois l’objectif d’intégration urbaine, l’impact de reconstruction et de restauration reste insolite dans la plupart du temps. Dans certains cas rares, les œuvres de certains architectes nous semblent particulièrement pourvoyeuses d’une qualité qui, selon nous, manque cruellement au besoin local et urbain.
Comme l’a souligné Farel dans son livre « architecture et complexité », depuis longtemps déjà les hommes savent construire des édifices qui ne s’écroulent pas par accident. S’ils le veulent, ils sont également capables de satisfaire pleinement les besoins fonctionnels correspondant à l’usage prévu pour leurs bâtiments ainsi que la particularité qualitative, souvent omise, de ce Liban. Il est temps de réagir agressivement contre les altérations architecturales et urbaines ; il est temps d’attribuer à tout intervenant sur le domaine public sa valeur exacte ! Défi lancé…

Post Your Comment

 
   
 
   
 
   
 
Visual CAPTCHA
 
* Required Fields.
** Required, but will not be published.
Sponsor
Advertisment